01/09/2004

Une interviewde Jean Ferrat dans l'Huma d'aujourd'hui

Fête de l’Humanité 2004
" Je vis de bouffées d’espoir " Jean Ferrat

Le chanteur Jean Ferrat vient à la Fête en ami de l’Humanité

On va découvrir à la Fête une exposition " Jean des encres, Jean des Sources ", un artiste qui parle de la chanson qu’il aime, un citoyen qui refuse la désespérance.

Jean Ferrat, dans la présentation de l’exposition qui vous est consacrée " Jean des Encres, Jean des Sources ", on lit ces premiers mots " Jean Tenenbaum, dit Jean Ferrat, chanteur français, né à Vaucresson le 26 décembre 1930 ". Qui était ce petit Tenenbaum ?

Jean Ferrat. C’était un enfant heureux jusqu’à ce jour de 1941 où mon père, artisan joaillier, arrêté dans une rafle à Paris, a disparu. Il a été déporté à Auschwitz. Les autorités françaises nous ont informés de son décès deux ans après la fin de la guerre. Je ne connaissais pas ses origines, sachant à peine qu’il venait de Russie. J’ai su qu’il était juif quand il a dû porter l’étoile jaune.

C’est un événement fondateur pour vous ?

Jean Ferrat. Je ne peux pas penser que cela n’a pas été le cas.

Quand vous écrivez et que vous chantez Nuit et Brouillard, qui fait événement, en 1963, la chanson est très vite sujet à controverse. Pourquoi ?

Jean Ferrat. J’ai fait une émission sur Europe 1 et la chanson a eu un tel écho que Lucien Morisse, son directeur, qui avait tenu à ce que mes chansons du début soient diffusées, en particulier Ma môme, a décidé de lui consacrer tout un débat. C’était un sujet qu’on n’avait pas l’habitude d’entendre chanter. Les gens ont été choqués dans le bon sens. Mais on m’a dit aussi que l’époque était à la réconciliation franco-allemande, sous l’égide de De Gaulle et d’Adenauer, et que ce rappel de l’holocauste n’était donc pas bien vu dans les hautes sphères. La station lui a consacré une émission du soir dans laquelle les auditeurs intervenaient. J’ai reçu des centaines de lettres dont 90 % étaient pour la chanson et 10 % contre.

La controverse a servi la chanson, elle lui a donné de l’importance...

Jean Ferrat. Je le pense. Elle a touché des gens concernés, les témoins de l’époque, qui étaient encore nombreux, les résistants, alors qu’on assistait déjà à une résurgence de groupes néonazis en Allemagne.

Quand on relit la chanson, il y a cette phrase devenue fameuse " je twisterais les mots s’il fallait les twister ". Le twist était à l’époque la danse jeune par excellence...

Jean Ferrat. C’était la grande vague yé-yé.

Donc, vous aviez envie d’être dans le cercle de la Résistance mais aussi d’en sortir et de toucher la jeunesse ?

Jean Ferrat. C’est exactement ça. J’ai eu des témoignages de gens heureusement surpris par cette audace. En même temps, cela me faisait drôle d’apprendre qu’en discothèque on dansait sur Nuit et Brouillard. J’en ai même été un peu inquiet parce que, lorsqu’on danse dans ce cadre, on a autre chose à faire qu’à écouter les paroles. Je craignais que le sujet soit occulté. La suite a montré que mes craintes étaient vaines.

Il y avait de votre part comme une provocation ?

Jean Ferrat. Pour moi, tout valait mieux que l’oubli, que l’oubli pour le futur. Quand j’ai écrit la chanson, finalement peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, toute une nouvelle génération ne connaissait rien du nazisme.

L’un des débats auxquels vous allez participer s’appelle " Mémoire lycéenne de la Shoa ". De cette époque à aujourd’hui, où vous rencontrez des lycéens, des collégiens, on a l’impression que l’histoire avec cette chanson n’est jamais finie ?

Jean Ferrat. C’est un grand sujet de satisfaction, je peux le dire comme ça, que de recevoir, chaque année, des lettres venues d’établissements scolaires, dans lesquelles on me demande pourquoi j’ai écrit cette chanson, quelles raisons personnelles, politiques m’ont animé ? Je me dis que ce que j’espérais est arrivé.

Avez-vous le sentiment qu’ils le font par devoir scolaire ou qu’ils prennent l’affaire à céur ?

Jean Ferrat. On peut se poser la question, je me la suis posée. Je crois que cela dépend du lieu, des circonstances. Mais, encore récemment, j’ai assisté à une rencontre à Antraigues où des enseignants ont affirmé qu’ils rencontraient chez les jeunes, à ce sujet, une participation, une attention qui les étonnaient.

Cette attention est-elle, à votre avis, plus forte qu’elle n’était il y a vingt ou trente ans ?

Jean Ferrat. C’est possible. Cela peut s’expliquer par l’évolution inquiétante du monde. Les jeunes ont sans doute le sentiment qu’ils manquent de repères, et que la Résistance en est un. Le mot résistance est de toutes les époques. J’ai assisté il y a quelques années sur la place d’Antraigues à une autre rencontre entre des centaines de lycéens et Lucie Aubrac. Elle leur parlait sur une estrade, seule. C’était fantastique de les voir réagir. Elle tentait de leur faire comprendre que la Résistance ce n’était pas que des mitraillettes et des bombes, mais aussi la petite jeune fille avec son vélo qui portait ses messages, la ménagère qui accueillait quelqu’un qui était recherché. Et elle ajoutait qu’eux aussi, à notre époque, avaient un devoir de résistance et que cela devait commencer par : " Ceci n’est pas juste ! " Parler de l’histoire est important mais il faut toucher les gens au présent.

Y a-t-il aujourd’hui un esprit de résistance ?

Jean Ferrat. Il me semble que c’est là un motif d’espoir. Réagir est d’autant plus important que tout est fait pour que chaque velléité de résistance soit étouffée.

Vous est-il arrivé de désespérer ?

Jean Ferrat. Oui, bien sûr. Le monde ne va pas toujours dans le sens de l’espérance. On le voit aujourd’hui. Et puis, soudain, il y a une bouffée d’espoir quand les gens se lèvent. C’est très contrasté.

Ma France dont on parlera également à la Fête a été, elle, carrément interdite. Quand on lit le texte, très dénonciateur de la réaction gaulliste après mai 1968, on peut presque se dire que vous l’avez bien cherché ?

Jean Ferrat. Absolument. Je ne supportais pas la façon dont les choses avaient tourné. J’avais commencé par écrire des paroles sur le thème " pauvre France, qu’est-ce que tu es devenue ? " Et puis, après avoir aligné quelques couplets vengeurs, je me suis dit : des gens se sont battus et ce mouvement ne disparaîtra pas comme ça, il va laisser des traces. Tous ceux qui ont fait évoluer la condition des hommes ont dû l’imposer. Petit à petit, j’ai pris une option positive, parlant de la France que j’aimais à partir de la Révolution française.

Cette France n’est pas que politique puisqu’au début du texte vous écrivez : " Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche... "

Jean Ferrat. Cela commence très bucolique, c’est mon côté Jean des Sources.

Les censeurs n’ont pas été très sensibles à votre côté bucolique...

Jean Ferrat. Ils l’ont été sans doute mais ils auraient bien aimé que j’en reste là. La chanson a été vite interdite. J’étais l’invité d’une grande émission du dimanche après-midi avec Jean-Pierre Chabrol, Brel, Brassens etc. On échangeait des idées au micro. À un moment donné le chef de plateau est arrivé avec une ardoise où était écrit à la craie : " Ordre de la direction, que Jean Ferrat chante, mais qu’il ne parle plus. " Il y a eu un tollé général et toute l’équipe a été virée. Je n’ai plus fait de télévision pendant deux ans et demi.

Les chansons sont parfois dangereuses...

Jean Ferrat. Certains doivent le penser.

À lire l’exposition, il y a un autre Ferrat que l’artiste dit engagé ?

Jean Ferrat. Bien sûr, je pense que les chansons les moins connues sont précisément les chansons dites engagées.

La trame principale, c’est plutôt les chansons d’amour, d’amour de la vie, de la nature ?

Jean Ferrat. Oui, c’est la trame principale sur la durée.

Quand on vous écoute il y a la lumière, la rivière, l’arbre et puis Picasso, Aragon, Neruda, pour un peu on dirait que vous combinez " l’écolo " et " l’intello " ?

Jean Ferrat. Écolo, même si l’on n’employait pas encore l’expression, c’était ce que l’on disait de la Montagne, dont José Bové m’a confié que, jeune, il la chantait beaucoup. Quant aux poètes que font-ils donc d’autre, au fil des siècles, que reprendre le chant, le chant de l’homme face à lui-même et à l’univers. Pour moi, de toute façon, il n’y a pas de classification entre ces thèmes.

À Claude Villers qui vous parle des pouvoirs de la chanson vous répondez " j’ai un certain pouvoir, mais il ne m’a pas rendu fou ". Qu’avez-vous voulu dire ainsi ?

Jean Ferrat. Le succès peut perturber considérablement l’artiste, surtout s’il survient brusquement et dans le plus jeune âge. J’en connais qui ont pété les plombs. Moi, c’est venu avec le temps, j’ai fait mon métier comme un artisan sans que cela me monte à la tête. Ce n’est pas dans ma nature. Bien sûr, on aime être aimé, c’est une reconnaissance. Ce qui me fait plaisir en lisant les lettres que je reçois, c’est de voir que les gens m’aiment pour de bonnes raisons. Enfin, c’est moi qui les trouve bonnes !

Il n’y a jamais eu d’idolâtrie à votre égard

Jean Ferrat. Je ne prête pas le flanc à ce genre d’attitude. Je crois que cela procède de la tête, du comportement qu’on montre. Comment expliquez ça ? Il me semble que les gens sont conscients que je me suis toujours efforcé de garder une certaine rigueur dans ce que j’écris et dans ce que je fais.

Quand vous vous installez durablement à Antraigues, est-ce une façon d’échapper à ce que l’on appelle aujourd’hui la pression, la pression des calculs, des sollicitations, des médias ?

Jean Ferrat. Au début, c’est clair, j’ai voulu échapper à la fatigue physique et morale que provoque cette pression du spectacle. Je me disais : Si un jour j’en éprouve le désir, je pourrais toujours remonter sur scène. Finalement, je n’en ai jamais eu assez l’envie.

Les gens ne le comprennent pas toujours très bien...

Jean Ferrat. C’est incompréhensible, je le sais, incompréhensible pour le public qui ne voit que ce qui brille du métier. Il faut le vivre pour le comprendre. Mais il y a des artistes qui, à l’inverse, ont besoin de ça, de toute cette activité, de cette frénésie, et je le comprends parfaitement.

Vous ne chantez plus, mais vous parlez. Le chanteur aurait-il cédé la place au citoyen qui parle, qui écrit, qui publie. Vous prenez la parole ?

Jean Ferrat. Les artistes, on leur demande leur avis sur tout. Moi, si je peux parler d’une chose c’est, je le crois, de la chanson. Et si je peux aider ceux qui n’ont pas ce droit à la parole c’est de mon devoir de le faire.

À propos de votre intervention dans le domaine de la chanson, disons pour la diversité culturelle, votre bataille n’est-elle pas marquée par vos propres goûts ?

Jean Ferrat. Elle l’est forcément puisque j’ai constaté depuis longtemps qu’il n’y a plus cette " chanson de paroles " comme je l’appelle, cette chanson artisanale, cette chanson qui n’a pratiquement aucun accès à la diffusion que ce soit radiophonique ou télévisée. J’ai décidé d’alerter les responsables à ce sujet et je continuerai à les secouer.

Certains ont dû vous dire que défendre cette chanson peut donner l’impression que vous ne prêtez pas d’intérêt à d’autres formes de la chanson ?

Jean Ferrat. Moi, je défends les plus déshérités, les autres n’en ont pas besoin.

Cependant vous devez les reconnaître ?

Jean Ferrat. Mais je les reconnais, je reconnais leurs qualités. Il y a des gens comme Souchon ou Cabrel, par exemple, qui sont très remarquables en écriture et qui ont un succès mérité. Mais de ceux-là, pourquoi faudrait-il en parler puisque tout baigne pour eux ?

Vous avez en fait à peu près commencé votre parcours de chanteur en même temps que Johnny Halliday. Qu’en pensez-vous ?

Jean Ferrat. C’est un artiste incontestable. On appelle cela dans notre jargon une bête de scène. Des chansons, il y en a eu beaucoup, surtout au début, que je ne trouvais pas du tout intéressantes, et puis il me semble qu’il s’est bonifié à ce sujet-là. Il a pris des chansons de Berger qui étaient très jolies.

Pour conclure, sur votre présence à la Fête de l’Humanité, avec votre exposition " Jean des Encres, Jean des Sources ", l’expression employée " 50 ans de Ferrat pour 100 ans d’Huma ", a-t-elle un sens pour vous ?

Jean Ferrat. Que cela corresponde effectivement au 100e anniversaire du journal me fait plaisir parce que le journal a beaucoup compté pour moi. Les idées qu’il défendait dans certaines périodes ont été un outil de résistance à des choses tragiques que la France a connues après la Seconde Guerre mondiale, je pense en particulier aux guerres coloniales. En même temps, tout ce qu’il racontait sur ce qui se passait à l’Est me laissait mal à l’aise. J’avais du mal à supporter cette inconditionnalité. Aujourd’hui, je pense qu’il est indispensable.

Vous êtes venu, jadis, au début des années soixante-dix, à la Fête, pour chanter sur la grande scène. Cette année, après une rencontre il y a deux ans sur la chanson, vous allez vous y exprimer sous la forme d’une exposition et de rencontres avec le public. Est-ce pour vous une manière d’apporter une contribution au centenaire de l’Humanité ?

Jean Ferrat. Ce serait bien présomptueux de ma part, je suis un petit artisan, quelqu’un qui a essayé de faire ce qu’il pouvait et c’est un honneur que me fait l’Humanité de prendre ainsi mon exposition dans la Fête du centenaire, je le ressens comme cela.

Entretien réalisé par

Charles Silvestre



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